FRACTURES FRANÇAISES · yapluka-edu.fr

Séquence 1 — Territoires et générations

Bloc 1 Activité en ligne Bloc 2

La France qui se fracture dans l'espace et dans l'âge

BLOC 1 · 2H

Géographie-démographie : une France qui se vide et se recompose

A. 2025 : une rupture démographique inédite depuis 1945

Au 1er janvier 2026, la France compte 69,1 millions d'habitants. En 2025, les décès (651 000) ont pour la première fois dépassé les naissances (645 000) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : le solde naturel est devenu négatif. L'indice conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme, son plus bas niveau depuis 1919 (le dossier documentaire détaille ce basculement en fiche 1 et le reflux de la fécondité en fiche 5). Un article de synthèse publié par The Conversation souligne que ce basculement national, s'il est inédit à cette échelle, prolonge une tendance déjà ancienne à l'échelle locale : de nombreux territoires ruraux connaissent un solde naturel négatif depuis les années 1970.

Le cas de la Creuse illustre ce mécanisme dans la durée (voir dossier, fiche 2) : le département a atteint son pic de population dès 1886 (près de 285 000 habitants) et n'a cessé d'en perdre depuis. Malgré un solde migratoire redevenu positif depuis 1975 (retraités, néo-ruraux), il n'enregistre plus que 713 naissances en 2024 — deux fois moins que dans les années 1970 — car les nouveaux arrivants, souvent âgés, ne renouvellent pas la natalité locale. À l'inverse, la carte urbaine dément l'image d'un simple clivage métropoles/périphérie : plus de 90 villes de plus de 20 000 habitants perdent des habitants par déficit migratoire, Paris intra-muros y compris, alors même que l'Île-de-France dans son ensemble continue de croître grâce à sa dynamique naturelle — une typologie de ces villes en décroissance est proposée en fiche 3 du dossier.

1,56
enfant par femme en 2025 — record bas depuis 1919
-6 000
solde naturel 2025 — 1er déficit depuis 1945
713
naissances en Creuse en 2024, contre 1 400-1 500 dans les années 1970

Sources : INSEE, Bilan démographique 2025 (janv. 2026) · The Conversation France, « La France qui se dépeuple, la France qui croît », 2025 · CEVIPOF/Ipsos, Fractures françaises, Bilan 13 ans.

Thèse discutée

Le « réarmement démographique » : sursaut national ou instrumentalisation politique de la natalité ? Lors de ses vœux de janvier 2024, le président de la République a appelé à un « réarmement démographique » de la France. Le démographe Hervé Le Bras (EHESS-INED) a jugé la formule « grotesque » (couverture Mediapart, relayée par Titrespresse.com ; débat détaillé en fiche 7 du dossier) : sans nier le recul réel de la fécondité, il conteste un cadrage martial qui traiterait la natalité comme un enjeu de puissance nationale plutôt que comme le résultat de choix individuels liés au logement, à la garde d'enfants ou à la stabilité de l'emploi. Le terrain est d'autant plus sensible que 58 % des Français jugeaient encore la société « en déclin » en 2025 (65 % en 2014, CEVIPOF — chiffres complets en fiche 8).

À vous de trancher : le vocabulaire du « réarmement » démographique relève-t-il d'un diagnostic scientifique ou d'une lecture politique du réel ? Quelles autres explications à la baisse de la fécondité un-e démographe peut-il/elle avancer ?

B. La France à trois vitesses dans l'espace

Le démographe Hervé Le Bras cartographie la répartition des catégories sociales à travers le pays (The Conversation, données 2013 ; analyse développée en fiche 11 du dossier) : les cadres se concentrent dans les « villes de commandement » — plus de 20 % de la population active, contre moins de 2 % en zone rurale profonde, soit un rapport de un à dix — tandis que les classes moyennes, en première couronne et dans les chefs-lieux, connaissent un écart bien plus resserré (un à trois). Les ouvriers, eux, sont statistiquement repoussés vers les marges du territoire, jusqu'à dépasser 40 % des actifs dans certaines zones frontalières — mais restent quasiment absents au sud d'une ligne Bordeaux-Grenoble, où ces emplois qualifiés (aéronautique toulousaine notamment) sont occupés par des techniciens mieux formés (fracture nord/sud et centre/périphérie détaillée en fiche 12).

Christophe Guilluy généralise cette lecture avec la thèse de la « France périphérique » (Flammarion, 2014, discutée dans Géographie, économie, société ; présentation complète en fiche 13) : selon lui, une France des métropoles mondialisées ferait face à une « France périphérique » regroupant près de 60 % de la population, exclue des dynamiques économiques et politiquement déclassée — un diagnostic rapproché a posteriori du mouvement des Gilets jaunes de 2018.

>20 %
de cadres dans les métropoles vs <2 % en zone rurale
>40 %
d'ouvriers dans certaines zones rurales périphériques
~60 %
de la population vivrait en « France périphérique » selon Guilluy

Sources : Hervé Le Bras, « La France inégale », The Conversation · Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.

Thèse discutée

La « France périphérique » : diagnostic vérifié ou fiction politique efficace ? Guilluy explique une partie du vote RN par la géographie. Cette lecture est vivement contestée dans le champ universitaire (synthèse Géoconfluences, ENS de Lyon ; synthèse de la critique universitaire en fiche 14 du dossier) : le sociologue Michel Kokoreff lui reproche de comparer des mailles territoriales hétérogènes, la revue Espaces et sociétés dénonce une approche « culturaliste et essentialisée », et l'Observatoire des inégalités a montré dès 2014 que la pauvreté reste concentrée avant tout dans certaines zones urbaines défavorisées. Le géographe Éric Charmes propose une lecture alternative du périurbain (« La revanche des villages », La Vie des idées ; voir dossier, fiche 15) : loin d'être un espace de relégation subie, il serait pour partie le produit d'un choix actif des classes moyennes de se regrouper entre pairs (« clubbisation »). Enfin, la carte de Le Bras (consultable sur The Conversation) montre un dégradé plutôt qu'une coupure binaire, et le vote RN progresse en 2024-2025 aussi chez des catégories non périphériques (cadres, retraités urbains).

Cette lecture binaire du territoire n'est pas propre à la France : le journaliste britannique David Goodhart a proposé, pour expliquer le Brexit puis le vote Trump, une grille très proche opposant les « Anywhere » — mobiles, diplômés, à l'aise dans la mondialisation, environ un quart de la population britannique selon son estimation — aux « Somewhere », enracinés localement et attachés à des identités de groupe, environ la moitié (France Culture). Le référendum de 2016 a ainsi vu les zones rurales et les villes moyennes désindustrialisées voter majoritairement Leave, contre les métropoles (Londres, Manchester, Édimbourg) très majoritairement Remain — un clivage spatial que plusieurs commentateurs ont rapproché de la fracture centre/périphérie décrite par Guilluy en France. La grille Goodhart a toutefois été critiquée pour son schématisme (l'Écosse, très « Somewhere » mais europhile lors du Brexit, l'illustre bien) : voir séquence 2, bloc 2, partie E, pour une discussion approfondie de cette thèse et de son adaptation française par Jérôme Sainte-Marie.

À vous de trancher, à partir des seules données ci-dessus : la carte de Le Bras confirme-t-elle ou nuance-t-elle la thèse de Guilluy ?

C. Mobilités et déserts médicaux : la fracture silencieuse de l'accès aux services

Depuis 2010, la France connaît un retournement inédit des budgets-temps de transport (The Conversation ; données complètes en fiche 21 du dossier) : après des décennies où les gains de vitesse se traduisaient en kilomètres supplémentaires plutôt qu'en temps gagné, le temps quotidien consacré aux déplacements augmente désormais de 10 % au niveau national — mais très inégalement selon les catégories sociales : +13 à +17 % pour les ouvriers et artisans-commerçants depuis 2010, contre une stabilisation voire une baisse chez les cadres, mieux desservis. En Île-de-France, ce ralentissement est au contraire choisi : la lenteur, autrefois subie, y devient un marqueur de statut quand cadres et citadins aisés relocalisent volontairement leurs activités à proximité (le cas francilien du vélo est développé en fiche 22). Ce basculement est identifié comme l'un des ressorts de la crise des Gilets jaunes de 2018.

L'accès aux soins dessine une géographie tout aussi fracturée (voir dossier, fiche 23). L'Atlas 2025 du Conseil national de l'Ordre des médecins (synthèse gpm.fr) recense 241 255 médecins en France, mais une densité de généralistes très variable selon les territoires (11,3 pour 10 000 habitants en moyenne nationale, seulement 8,1 en Ardèche) ; 6,7 millions de Français n'avaient pas de médecin traitant déclaré en 2023. Le maillage hospitalier se resserre également : 109 hôpitaux ont fermé entre 2015 et 2023, et le débat sur de nouveaux seuils minimaux d'activité, relancé à l'été 2026, menace selon ses détracteurs (Breizh-info.com, média régional à ligne éditoriale marquée, dont les chiffres restent vérifiables indépendamment) de vider les petits hôpitaux ruraux sans fermeture frontale — la « bombe à retardement » des hôpitaux ruraux est détaillée en fiche 24. Fait contre-intuitif documenté par l'INSEE (La France et ses territoires) : l'Île-de-France, région la plus riche, est elle-même en déficit relatif de médecins généralistes par rapport à la moyenne nationale (géographie détaillée en fiche 25).

+13 à 17%
de temps de trajet en plus pour ouvriers/artisans-commerçants depuis 2010
6,7 M
de Français sans médecin traitant déclaré en 2023
75 % / 90,4 %
accès à moins de 15 min d'un hôpital : zone rurale / moyenne nationale

Sources : « Des mobilités quotidiennes à deux vitesses », The Conversation, 2025 · Conseil national de l'Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale 2025 · Breizh-info.com, 11 août 2026 · INSEE, La France et ses territoires, éd. 2021.

D. Immigration et territoire : réalité démographique et perception dans l'opinion

En 2018, la France compte 6,4 millions d'immigrés (INSEE, France, portrait social ; portrait détaillé en fiche 29 du dossier), soit 9,6 % de la population, avec un basculement marqué dans la géographie d'origine (46 % nés en Afrique en 2018, contre 34 % en Europe, alors que cette proportion était inversée en 1975, avec 66 % d'Européens) — et 7,5 millions de descendants d'immigrés (11,2 % de la population), une population structurellement jeune puisque 53 % ont moins de trente ans (voir dossier, fiche 30). Ces données sont à mettre en regard d'un débat souvent focalisé sur les seules entrées : en 2024, 438 000 personnes sont entrées sur le territoire (INSEE, Flux migratoires ; actualisation complète en fiche 31), en baisse de 10 % sur un an, et le solde migratoire de 2022 (+271 000 au total) recouvre en réalité un solde négatif de -78 000 pour les personnes nées en France — une émigration française structurelle, en creusement depuis 1975, qui reste un angle mort du débat public.

Dans l'opinion, la préoccupation pour l'immigration comme enjeu prioritaire reste relativement stable (22 % en 2025, contre 20 % en 2013, CEVIPOF — chiffres détaillés en fiche 32 du dossier). La perception de compatibilité des religions avec les valeurs françaises dessine en revanche une hiérarchie nette et évolutive : 91 % pour le catholicisme, 79 % pour le judaïsme, mais 42 % seulement pour l'islam — un chiffre minoritaire, mais en progression de 16 points depuis 2013, la plus forte évolution des trois religions mesurées. Autre paradoxe : 60 % des personnes interrogées pensent que la France pourrait trouver de la main-d'œuvre sans recourir à l'immigration, une opinion qui contredit les besoins de recrutement documentés dans certains secteurs et territoires (santé, via les médecins formés à l'étranger — jusqu'à 20 % des effectifs dans certaines spécialités en zone sous-dense, cf. partie C — agriculture, BTP).

6,4 M
d'immigrés en France en 2018 (9,6 % de la population)
7,5 M
de descendants d'immigrés (11,2 % de la population), 53 % ont moins de 30 ans
42 % (+16 pts)
jugent l'islam compatible avec les valeurs françaises (2025 vs 2013)

Sources : INSEE, France, portrait social, éd. 2019 · INSEE, « Flux migratoires », Insee Première n°2107, juin 2026 · CEVIPOF/Ipsos, Fractures françaises, vague 13, oct. 2025.

ACTIVITÉ EN LIGNE · 1H

À vous de jouer

Quiz — Bloc 1 (10 questions)

20 minutes. Une seule bonne réponse par question. Cliquez sur « Corriger » à la fin pour voir votre score et les explications.

Étude de cas notée (40 minutes)

Production courte individuelle, 200 à 250 mots. Corpus fourni ci-dessous.
Corpus
Document 1 — Carte des soldes migratoires internes par EPCI (2018-2023)
Les grandes métropoles (hors Paris intra-muros) et le littoral atlantique gagnent des habitants ; une large diagonale rurale, du Nord-Est au Massif central, continue d'en perdre (cette géographie de la concentration démographique est cartographiée dans le dossier, fiche 20).
Source : à intégrer par l'enseignant (carte INSEE/DGCL disponible en licence ouverte)
Document 2 — Densité de médecins généralistes par territoire
11,3 généralistes pour 10 000 habitants en moyenne nationale en 2025, avec de forts écarts régionaux (9,1 en Bourgogne-Franche-Comté, 8,1 en Ardèche contre 10,7 en moyenne Auvergne-Rhône-Alpes) ; 6,7 millions de Français sans médecin traitant déclaré en 2023 (voir dossier, fiche 23).
Source : Conseil national de l'Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale 2025, avril 2025 (synthèse gpm.fr)
Document 3 — Extrait commenté
« La France à deux vitesses se matérialise aujourd'hui dans les pratiques de mobilité. […] La lenteur, autrefois contrainte, peut devenir un privilège lorsqu'elle est choisie. » — synthèse de l'étude sur les budgets-temps de transport (données complètes en fiche 21 du dossier).
Source : « Des mobilités quotidiennes à deux vitesses », The Conversation, 2025
Document 4 — Résultats du 2d tour des municipales de mars 2026 par taille de commune
RN qualifié dans 20 villes de plus de 100 000 habitants ; moins de 8 % des voix dans plusieurs métropoles (Bordeaux, Strasbourg, Toulouse, Nantes, Montpellier) ; scores élevés dans les bastions historiques de taille moyenne (Hénin-Beaumont, Fréjus, Hayange).
Source : résultats officiels, mars 2026
Document 5 — La fermeture silencieuse des hôpitaux ruraux
Le nombre d'hôpitaux en France est passé de 2 489 en 2015 à 2 380 en 2023 (-109 en huit ans) ; 75 % des habitants des zones rurales vivent à moins de 15 minutes d'un centre hospitalier, contre 90,4 % en moyenne nationale. Un débat sur de nouveaux seuils minimaux d'activité, relancé à l'été 2026, est accusé par ses détracteurs de menacer les petits établissements sans fermeture frontale (dossier, fiche 24).
Source : « 1 milliard d'euros d'économies contre des heures de route… », Breizh-info.com, 11 août 2026 (chiffres Cour des comptes, à contextualiser : média régional à ligne éditoriale marquée)

Consigne : en vous appuyant sur au moins trois éléments chiffrés du corpus, répondez à la question suivante : « Le territoire est-il devenu, en France, une variable aussi discriminante que la classe sociale ? »

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✓ Réponse enregistrée pour relecture par les pairs
BLOC 2 · 2H

Génération-économie : qui paie, qui hérite, qui attend ?

A. Une fracture générationnelle mesurée par les ressources

15,7 % des 18-29 ans vivent sous le seuil de pauvreté, contre 4 à 5 % seulement des 65 ans et plus (les inégalités réelles entre générations, salaires et chômage compris, sont détaillées en fiche 35 du dossier). 46 % des moins de 35 ans se déclarent seuls en 2024, contre 30 % des plus de 60 ans. Le chômage des jeunes actifs atteint 21,1 % au premier trimestre 2026, plus du double du taux global (8,1 % — voir dossier, fiche 43). Paradoxe : malgré cette situation objective plus difficile, 46 % des moins de 35 ans anticipent un avenir « rempli d'opportunités », contre 37 % des 60 ans et plus — un optimisme relatif qui a même progressé de 11 points en dix ans.

Cet écart n'a rien de conjoncturel : selon l'Observatoire des inégalités, le chômage des 20-24 ans est passé de 5,3 % en 1975 à 19,5 % en 2018, et atteint encore 19,8 % en 2025 (contre seulement 3,7 % chez les 50-64 ans la même année) — soit près de quatre fois plus qu'il y a quarante ans. La note de recherche du CEVIPOF (Anne Muxel, oct. 2025) documente aussi une droitisation marquée des moins de 35 ans (de 28 % à 38 % de positionnement à droite entre 2020 et 2024), fortement clivée selon le sexe : 30 % des jeunes hommes se disent proches du RN en 2024, contre 13 % seulement des jeunes femmes (analyse complète en fiche 39 du dossier).

15,7 %
des 18-29 ans sous le seuil de pauvreté (4-5 % chez les 65 ans+)
21,1 %
de chômage chez les jeunes actifs, T1 2026 (8,1 % en moyenne)
46 % / 30%
se déclarent seuls : moins de 35 ans / plus de 60 ans
30 % / 13 %
proximité avec le RN chez les moins de 35 ans : hommes / femmes (2024)

Sources : Observatoire des inégalités/INSEE, cité in Anne Muxel, Note CEVIPOF n°2, oct. 2025 · Observatoire des inégalités, « Chômage : les jeunes toujours aux premières loges » · INSEE, Informations rapides n°113, mai 2026.

Thèse discutée

Les « générations » (Boomers, X, Y, Z) désignent-elles une réalité démontrée scientifiquement, ou une commodité marketing sans fondement ? Le psychologue du travail David Costanza soutient, dans une critique radicale reprise par Slate.fr (cette critique scientifique est développée en fiche 33 du dossier), que rien ne prouve que les évolutions de comportement suivent des lignes de fracture par cohorte de naissance plutôt que des effets d'âge ou de période : la variabilité à l'intérieur d'une même génération dépasse presque toujours celle observée entre générations, et les bornes chronologiques varient de près d'une décennie selon les études — le narcissisme « spécifique » des millennials, par exemple, ne repose que sur une hausse marginale (+1,8 point sur 40), depuis revenue à son niveau des années 1980. À l'inverse, la notion reste un outil sociologique reconnu depuis Karl Mannheim (1928), qui distingue la cohorte démographique de l'« unité générationnelle » — la conscience de vivre un même événement historique fondateur (Mai 68, le Covid) — un usage que The Conversation juge « à utiliser avec modération » plutôt qu'à rejeter en bloc (voir dossier, fiche 34).

À vous de trancher : si la statistique ne permet pas de démontrer que les générations forment des groupes homogènes, pourquoi la catégorie continue-t-elle à structurer aussi fortement le débat public et des politiques publiques ciblées par âge, comme le budget 2026 (cf. partie B) ?

B. La dette comme nouvelle ligne de fracture

Le déficit public a atteint 5,1 % du PIB en 2025 ; la dette publique s'élève, selon l'INSEE, à 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026 (environ 3 561 milliards d'euros — ordres de grandeur détaillés en fiche 44 du dossier). Le budget 2026, discuté dans un climat tendu, a ravivé le mouvement social « Bloquons tout » (lancé le 10 septembre 2025 — origines et première journée détaillées en fiche 48 —, relancé à la rentrée 2026, cf. fiche 49), massivement jugé légitime par les 18-24 ans (70 %, soit 29 points de plus que chez les plus de 70 ans). Autre fait à mettre en tension : 63 % des 18-24 ans veulent que les générations plus âgées « contribuent davantage » à la solidarité envers les jeunes — mais 70 % de l'ensemble des Français refusent, dans le même temps, d'opposer les générations entre elles.

Le budget 2026 illustre concrètement cette asymétrie ressentie. Côté retraités, la loi de financement de la Sécurité sociale, promulguée le 30 décembre 2025, revalorise les pensions de 0,9 % dès janvier 2026 et suspend le report de l'âge légal pour les générations nées entre 1964 et 1968 (retour possible à 62 ans et 9 mois pour la génération 1964) ; les générations nées à partir de 1969 restent pleinement soumises à l'âge de 64 ans (détail des mesures en fiche 45 du dossier). Côté jeunes, le projet de budget prévoit en miroir le gel des bourses du Crous, la suppression de l'APL pour les quelque 100 000 étudiants internationaux non boursiers hors Union européenne (économie visée : 108 millions d'euros) et une réduction de 20 % du budget du service civique, faisant passer le nombre de missions financées de 150 000 à 110 000 (L'Étudiant, déc. 2025 ; mesures détaillées en fiche 46). Ce contraste alimente directement le sondage Elabe cité par le CEVIPOF : 70 % des Français désapprouvent la formule du « confort des boomers » employée par François Bayrou, mais 63 % des 18-24 ans lui donnent au contraire raison.

117,5 %
du PIB — dette publique, T1 2026 (~3 561 Md€)
70 % / 63 %
18-24 ans jugeant « Bloquons tout » légitime / voulant plus de solidarité des aînés
150 000 → 110 000
missions de service civique financées, 2025 → 2026 (-20 %)

Sources : INSEE, comptes nationaux des administrations publiques 2025-2026 · Touteleurope.eu, sur la suspension de la réforme des retraites · L'Étudiant, PLF 2026, déc. 2025 · CEVIPOF/Ipsos, Fractures françaises, vague 13, oct. 2025 · presse 2025-2026.

Thèse discutée

Le « conflit de générations » est-il un récit médiatique masquant un conflit de classe ? Une partie du débat public réduit la fracture française à un affrontement jeunes/vieux. Anne Muxel (CEVIPOF) nuance : le déclassement touche surtout les jeunes diplômés à faible revenu — génération et classe s'entremêlent plus qu'elles ne se substituent l'une à l'autre (cette « génération surdiplômée » est étudiée en fiche 42 du dossier ; pour une charge plus polémique contre les baby-boomers, voir la fiche 47).

À partir des chiffres ci-dessus, quelle variable vous paraît la plus discriminante : l'âge, ou la position sociale ?

C. Jeunesse : corps, écrans et consommation

Le stéréotype d'une jeunesse hyper-consommatrice de substances est démenti par les enquêtes les plus récentes : selon l'édition 2024 de l'enquête ESPAD (37 pays, plus de 113 000 jeunes de 16 ans ; baisse structurelle détaillée en fiche 50 du dossier), le tabagisme quotidien à 16 ans passe de 16 % en 2015 à 3,1 % en 2024 — une division par cinq en une décennie — et l'expérimentation du cannabis recule de 31 % à 8,4 % sur la même période, même si sept adolescents sur dix ont déjà goûté à l'alcool (l'alcool comme rite de passage adolescent est analysé en fiche 52). Cette sobriété chiffrée coexiste avec une consommation marchande très structurée : chez les 12-18 ans équipés de la carte prépayée Pixpay (100 000 utilisateurs analysés), l'alimentation absorbe 42 % du budget mensuel, et trois enseignes — McDonald's, Apple, Monoprix — concentrent à elles seules 10 % des transactions, tandis que les filles partagent leur fidélité entre la seconde main (Vinted) et l'ultra-fast-fashion Shein, signe d'une tension entre discours écologique affiché et pratiques réelles (détail des habitudes de consommation en fiche 53). Autre marqueur de la vie quotidienne : la géolocalisation par les parents, banalisée en une décennie (un modèle de montre connectée sur deux est aujourd'hui conçu pour les enfants), brouille la frontière entre protection et surveillance — un sociologue observe que la sortie de l'adolescence n'y met pas fin, mais déplace simplement le contrôle des parents vers les pairs (voir dossier, fiche 54).

Cette même jeunesse constitue aussi une cible économique organisée dès la petite enfance (mécanismes détaillés en fiche 60 du dossier) : un enfant français aura vu près de 100 000 spots publicitaires avant ses 12 ans (environ 1 200 heures cumulées — effets sur le développement psychologique étudiés en fiche 61), et le « pouvoir d'embêter » (pester power) qu'exerce l'enfant sur ses parents — un conflit familial éclate dans 21 % des refus d'achat chez les enfants les plus exposés à la publicité, contre 9 % chez les moins exposés — est un ressort marketing documenté depuis les années 1980. La France encadre pourtant cette exposition beaucoup moins strictement que ses voisins : interdiction totale de la publicité aux moins de 13 ans au Canada depuis 1989, encadrement des mannequins de moins de 14 ans au Danemark depuis 1997, contre un encadrement limité au seul service public audiovisuel français depuis 2018.

3,1 % (16 % en 2015)
de tabagisme quotidien à 16 ans en 2024 — division par cinq
42 %
du budget mensuel des 12-18 ans consacré à l'alimentation
100 000
spots publicitaires vus en moyenne avant 12 ans (~1 200 h cumulées)

Sources : OFDT, Drogues et addictions, chiffres clés 2025 (enquête ESPAD 2024) · LADN, habitudes de consommation des ados (données Pixpay) · LADN, entretien avec Yann Bruna sur la géolocalisation parentale · Vincent Joly (Paris Descartes), RTL, CLEMI, sur la publicité destinée aux enfants.

D. Vieillesse : travail et représentations

Alors que les plus de 60 ans représentaient 26,2 % de la population française en 2019 et disposent souvent d'un pouvoir d'achat supérieur à celui des actifs plus jeunes (désendettement plus avancé, charges familiales allégées), une étude qualitative menée auprès de 40 personnes par The Conversation révèle un paradoxe (développé en fiche 65 du dossier) : cette clientèle solvable reste sous-représentée dans la publicité — l'exemple cité d'un tour-opérateur dont plus de 70 % de la clientèle est senior, mais qui redoute d'afficher des mannequins âgés, est particulièrement parlant — et, quand elle y apparaît, c'est le plus souvent cantonnée au rôle de grand-parent ou associée à la dépendance. Le vieillissement lui-même souffre d'un déficit de modèle culturel : la retraite reste largement imaginée sur le schéma des années 1950 (le grand-père épuisé par un travail industriel, une espérance de vie alors limitée à environ 70 ans), alors que le retraité contemporain en bonne santé dispose potentiellement de deux à trois décennies de vie active devant lui — d'où l'invention, faute de mieux, du terme flou de « senior » (ce mythe de la « retraite, nouveau départ » est déconstruit en fiche 64).

Ce déficit de représentation contredit pourtant les données d'enquête : contrairement au cliché du « vieux ronchon nostalgique », les plus de 60 ans se révèlent statistiquement plus optimistes que les jeunes sur l'avenir du progrès (61 % contre 43 % chez les moins de 35 ans) et moins nombreux à juger que « c'était mieux avant » (66 % contre 74 % chez les moins de 35 ans), selon les données CEVIPOF citées par Telos — ce qui interroge la pertinence même du stéréotype mobilisé par l'expression « OK Boomer » (le mythe est déconstruit chiffres à l'appui en fiche 67 du dossier). Le déterminant réel du pessimisme social n'est d'ailleurs pas l'âge mais la classe sociale : 82 % des ouvriers et employés expriment une défiance extrême envers autrui, contre 66 % des cadres et 73 % des retraités. Le vieillissement démographique, souvent présenté comme un pur fardeau budgétaire (cf. partie B), se lit aussi comme une opportunité économique : le marché français du « grand âge » est estimé à environ 30 milliards d'euros (la silver economy est détaillée en fiche 68), quand le Japon, confronté au même défi démographique, expérimente un compromis plus explicite — âge de la retraite des fonctionnaires repoussé de 60 à 65 ans, mais salaire réduit à 70 % et retrait des postes de direction après 60 ans (comparaison développée en fiche 69).

26,2 %
de plus de 60 ans dans la population française en 2019
61 % / 43 %
jugent que « la société évolue vers plus de progrès » : plus de 60 ans / moins de 35 ans
~30 Md€
marché français du « grand âge » (silver economy), ordre de grandeur 2025-2026

Sources : The Conversation, « Les consommateurs seniors, ces mal-aimés de la publicité » · Serge Guérin (probable), « "C'était mieux avant"… », Telos · Portail national de la Silver économie / Bpifrance · The Japan Times, sur la réforme des retraites des fonctionnaires japonais.

Bibliographie de la séquence

  1. CEVIPOF/Ipsos-BVA, Fractures françaises, vague 13, oct. 2025, et Bilan 13 ans, oct. 2025.
  2. Anne Muxel, « La génération est-elle encore un marqueur des fractures politiques françaises ? », Note CEVIPOF n°2, oct. 2025.
  3. INSEE, Bilan démographique 2025, Insee Première n°2087, janv. 2026 ; Informations rapides n°113, 78-79, 158.
  4. Hervé Le Bras, « La France inégale : partage social de l'espace français », The Conversation.
  5. « Des mobilités quotidiennes à deux vitesses », The Conversation.
  6. Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014 ; No society, Flammarion, 2018.
  7. Direction générale des étrangers en France, données 2025 (publication 2026).
  8. Presse française, couverture de « Bloquons tout » et du budget 2026, 2025-2026.
  9. David Costanza, « Les générations, un concept marketing sans fondement scientifique », Slate.fr, 3 mai 2018.
  10. The Conversation, « Génération : un concept à utiliser avec modération ? ».
  11. INSEE, « En 2025, le déficit public s'élève à 5,1 % du PIB, la dette publique à 115,6 % du PIB », Informations rapides n°78.
  12. Touteleurope.eu, sur la suspension de la réforme des retraites et le budget de la Sécurité sociale 2026.
  13. L'Étudiant, « PLF 2026 : quelles mesures pour les étudiants sont en attente du budget ? », déc. 2025.
  14. OFDT, Drogues et addictions, chiffres clés 2025, 15 janv. 2025 (enquête ESPAD 2024).
  15. The Conversation, « Les consommateurs seniors, ces mal-aimés de la publicité ».
  16. Serge Guérin (probable), « "C'était mieux avant", symbole d'une société qui prend de l'âge ? », Telos.